Canicules à répétition, sécheresses plus longues, incendies plus fréquents : les forêts françaises subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique. Pourtant, elles possèdent des mécanismes naturels remarquables pour stocker l’eau, rafraîchir leur environnement et préserver la vie. Parmi eux, le bois mort joue un rôle essentiel, souvent méconnu ou sous-estimé.
Loin d’être un simple déchet forestier, il constitue une véritable infrastructure écologique au service de la résilience des écosystèmes.
Grâce à leurs racines profondes, les arbres prélèvent l’eau du sol et la restituent progressivement dans l’atmosphère par évapotranspiration. Selon les espèces et les conditions climatiques, un arbre adulte peut mobiliser jusqu’à plusieurs centaines de litres d’eau par jour.
Mais cette capacité de régulation dépend directement de la qualité des sols et de leur aptitude à retenir l’eau.
Le bois mort fait intégralement partie de l’écosystème forestier. Ce substrat s’est formé par la compétition entre individus, les catastrophes naturelles, les ravageurs, les coupes ou tout simplement la sénescence (vieillissement et mort naturelle d’un arbre). Dans une forêt, on peut observer le bois mort sous la forme de fragments au sol ou bien sur pied ou encore localisé sur les arbres vivants comportant des micro-habitats (cavités, blessures et bois apparent, branches mortes sur les houppiers).
Le bois mort constitue l’un des éléments fondamentaux du cycle naturel forestier. À mesure qu’il se décompose, sa structure devient de plus en plus poreuse et capable de stocker d’importantes quantités d’eau.
Certaines études indiquent que le bois fortement décomposé peut retenir jusqu’à dix fois sa masse sèche en eau, transformant troncs et branches en véritables réservoirs hydriques naturels.
Cette humidité est ensuite restituée lentement au milieu, ce qui contribue à : maintenir des sols plus frais, limiter le stress hydrique des jeunes arbres, favoriser l’activité biologique souterraine et soutenir les champignons et micro-organismes indispensables au fonctionnement des écosystèmes.
Dans un contexte de sécheresses plus fréquentes, cette fonction d’éponge naturelle devient particulièrement précieuse.
Le bois mort représente également l’un des habitats les plus riches de nos forêts. En France, près de 10 000 espèces saproxyliques, dépendantes du bois mort, y accomplissent une partie ou la totalité de leur cycle de vie, dont :
Au total, près d’un quart des espèces forestières dépendent directement du bois mort. Les pics y creusent leurs cavités, les chauves-souris y trouvent des refuges, les insectes participent à la décomposition et les champignons recyclent les éléments nutritifs indispensables à la croissance des arbres vivants.
Le bois mort constitue ainsi un maillon essentiel de l’équilibre écologique forestier.
La décomposition d’un arbre mort s’inscrit dans le temps long. Selon les essences, les durées observées sont très variables : 10 à 20 ans pour les peupliers, saules ou bouleaux, 30 à 50 ans pour les hêtres et certains pins et plus de 80 ans pour les chênes les plus denses !
Les feuillus se décomposent généralement plus rapidement que les conifères, permettant un recyclage progressif des nutriments.
Au fil des décennies, le bois mort restitue lentement au sol du calcium, du magnésium, du potassium et d’autres éléments essentiels à la fertilité forestière.
Cette lenteur, souvent perçue comme une contrainte, constitue en réalité l’une des grandes forces des écosystèmes naturels. En France métropolitaine, un tiers de notre surface est boisée. Néanmoins, avec les modes de gestion passés et actuels seulement la moitié de ces surfaces sont constituées de forêt depuis plus de 200 ans.
Le bois mort est fréquemment accusé d’augmenter les risques d’incendie. La réalité scientifique est plus nuancée.
Les combustibles les plus dangereux lors des départs de feu restent les herbes sèches, les feuilles mortes ou les petites branches fines qui perdent rapidement leur humidité. À l’inverse, les gros troncs en décomposition conservent souvent une forte teneur en eau et s’enflamment beaucoup plus difficilement.
Cela ne signifie évidemment pas qu’aucune gestion n’est nécessaire. Chaque forêt possède ses propres caractéristiques, son climat, sa topographie et ses enjeux spécifiques.
Une gestion raisonnée doit donc s’appuyer sur une connaissance fine des écosystèmes et rechercher un équilibre entre prévention des incendies, préservation de la biodiversité et maintien des fonctions écologiques essentielles.
Selon une étude de l’Institut National de l’Information Géographique et Forestière (IGN) réalisé en 2016, en moyenne 20 à 25m3/ha de bois mort, majoritairement de petite dimension, seraient présents dans nos forêts françaises, soit la moitié de ce qui serait nécessaire pour avoir une biodiversité forestière pleinement fonctionnelle.
En comparaison, en Europe dans les réserves de forêts primaires ou naturelles, les volumes de bois morts sont en moyenne de 120m3/ha. Il représente ainsi plus de 20% du volume de bois vivant, soit 10% de plus que ce que l’on observe en moyenne dans les forêts en France. Ce décalage s’explique par le plus faible volume de bois vivant sur pied qui produit donc moins de bois mort, et qui est due à une forêt française en partie jeune.
Les épisodes caniculaires que connaît aujourd’hui la France rappellent une réalité fondamentale : il n’existe pas de solution unique pour protéger durablement nos forêts. Le maintien du bois mort constitue un levier important, mais il ne peut remplacer à lui seul la diversification des essences, la restauration des sols, la protection des zones humides ou encore l’adaptation des pratiques sylvicoles.
Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne que les sécheresses et les vagues de chaleur extrêmes devraient continuer à s’intensifier en Europe occidentale sous l’effet du réchauffement climatique. Ces phénomènes poussent aujourd’hui les écosystèmes forestiers dans leurs retranchements et interrogent les limites de leur capacité naturelle d’adaptation.
La résilience reposera nécessairement sur une approche globale, fondée sur la diversité biologique, le respect des cycles naturels et une gestion adaptée aux réalités locales. La nature nous enseigne une évidence : les équilibres durables ne reposent jamais sur une seule réponse, mais sur une multitude d’interactions complémentaires.
Depuis 2017, notre association Cœur de Forêt accompagne les citoyens qui possèdent des forêts, notamment dans le Sud-Ouest, afin de mieux comprendre le fonctionnement naturel de leurs parcelles et d’identifier les solutions les plus adaptées pour renforcer leur résilience face au changement climatique.
Car il est essentiel de mettre en place une gestion sylvicole intégrant la préservation du bois mort, tout en répondant aux besoins de la filière. La mise en place de surface en libre évolution permet notamment de restaurer la dynamique naturelle du bois mort. Une approche, complémentaire, consiste à préserver des arbres–habitat essentiels pour une partie de la biodiversité forestière. D’autres actions sont également envisageables, par exemple maintenir des souches hautes, conserver les chablis (arbres renversés par les intempéries), ou encore laisser les résidus d’éclaircie au sol. Cœur de Forêt, dans ses diagnostics et conseils aux propriétaires, préconisent des actions en lien avec ces objectifs de créer et maintenir du bois mort en forêt.
Votre soutien, vos partages et votre mobilisation contribuent directement à développer des solutions concrètes pour accompagner les propriétaires forestiers et préserver ce patrimoine vivant indispensable aux générations futures.
Parce qu’une forêt résiliente ne se construit pas en quelques années, mais sur plusieurs décennies, chaque action engagée aujourd’hui compte déjà pour demain !
Les propriétaires forestiers restent trop souvent seuls face à des choix complexes, tandis que des pratiques plus durables et résilientes peinent à s’imposer.
Avec ce manifeste, nous mettons en lumières 3 constats qu’il est urgent de faire évoluer les pratiques forestières, les modes d’accompagnement et les politiques publiques. En devenant signataire, vous nous aidez à promouvoir ces changements de pratiques dans le débat public.