Dans les Yungas boliviens, certaines histoires se racontent encore au détour d’un chemin ou d’un village. L’une d’elles parle d’un étrange oiseau chargé par les dieux d’une mission bien particulière : trouver le « fruit doré » pour nourrir leurs descendants.
Cet oiseau porte un nom : l’Uchi.
Mais derrière la légende se cache un véritable oiseau, Psarocolius decumanus, aujourd’hui appelé Cassique huppé. Et à bien y regarder, la nature lui a effectivement offert quelques talents qui pourraient expliquer pourquoi il a inspiré tant d’histoires…
Quel est ce fruit ? D’où vient son nom ? Et quelles sont ces particularités ? 3 faits étonnants sur cet animal mystérieux.
Cette histoire fait partie des légendes orales des Yungas. Elle m’a été racontée par un habitant de la région, et figure également dans le recueil A Thousand and One Legends of My Yungas Homeland, de Pastelería Libertad.
On raconte qu’il y a bien longtemps, le grand Wiracocha, Dios de los dioses de los Andes, décida que le mets le plus exquis devait être donné aux enfants des dieux.
Un jour, il choisit un magnifique oiseau au plumage doré qui vivait sur les pentes du grand Uchumachi, dans les environs de Coroico, capitale de la province de Nor Yungas.
Le grand Dieu des dieux enveloppa alors l’oiseau aux plumes jaunes dans un manteau verde oscuro, ne laissant apparaître que son bec et les plumes de sa queue.
Et il le nomma Uchi, un nom formé à partir de la première et de la dernière syllabe du mot Uchumachi.
Puis il lui confia une mission, en lui disant : « Va, vol au-dessus des champs verdoyants des Yungas à la recherche du fruit doré, afin que mes descendants puissent s’en nourrir. Lorsque tu l’auras trouvé, n’hésite pas à l’annoncer… », lui dit-il.
Depuis ce jour, raconte la légende, l’Uchi parcourt les champs verdoyants des Yungas à la recherche du fameux fruit doré.
Il l’a d’ailleurs trouvé, et l’a annoncé par son cri : « Poqotaj poqoskiw » en aymara qui signifie en français « Le fruit est mûr »
L’Uchi est effectivement un remarquable bâtisseur. Le Cassique huppé construit de grands nids suspendus, qui ressemblent à de longues poches ou à des paniers accrochés aux branches des arbres. Ils sont fabriqués à partir de fibres végétales et soigneusement tressés pour former une structure solide. Ils sont régulièrement cités comme modèles d’architecture naturelle : de grandes poches tressées, suspendues en colonie, comparées à des « gratte-ciel » ou des « villes-arbres » dans la canopée.
Chez cette espèce, ce sont principalement les femelles qui construisent les nids. Elles peuvent passer de longues heures à entrelacer les fibres, jusqu’à obtenir ces étonnantes constructions suspendues.
Et l’Uchi ne construit pas forcément seul : plusieurs individus peuvent installer leurs nids dans un même arbre, formant de véritables colonies.
C’est ici que la légende rejoint peut-être le plus directement ce que les habitants des Yungas observent autour d’eux. L’Uchi montre son bec dans les vergers lorsque les bananes plantains sont mûres. Et c’est précisément ce phénomène qui ferait écho à la légende.
De plus la banane, sous ses différentes variétés, occupe une place essentielle dans l’alimentation des Yungas. Elle est même parfois surnommée le « pain du pauvre », car elle ne manque jamais dans les foyers et contribue fortement à la sécurité alimentaire locale.
L’arrivée de l’Uchi dans les vergers prend des airs de signal : si l’Uchi est là, c’est peut-être que les fruits sont prêts. L’oiseau devient alors, d’une certaine manière, un annonciateur de la récolte.
C’est ce qui rend cette légende particulièrement belle : elle semble transformer une observation du quotidien en récit mythologique. L’Uchi parcourt les Yungas à la recherche du « fruit doré » dans la légende ; dans la réalité, il vient justement se nourrir lorsque les fruits arrivent à maturité.
Entre observation de la nature et transmission orale, l’Uchi s’est ainsi inscrit dans le rythme du territoire.
L’Uchi nous rappelle que connaître un oiseau, c’est aussi découvrir le territoire dans lequel il vit. Dans les Yungas, son histoire mêle biodiversité, agriculture, savoirs locaux et traditions orales.
C’est dans les Yungas que Cœur de Forêt intervient auprès des forêts. Et protéger les forêts, c’est aussi préserver les espèces qui les habitent et les histoires que les humains racontent à leur sujet.