Interview de Tatiana Giraud soutenir la biodiversité pour préserver les forêts

Les canicules, les sécheresses et les incendies de ces derniers étés nous ont rappelé à quel point les forêts sont précieuses. Elles contribuent à réguler le climat, stockent du carbone, protègent les sols et participent au cycle de l’eau. Mais leur rôle ne s’arrête pas là : elles abritent une biodiversité dont dépend aussi notre propre survie. Des champignons qui permettent aux arbres de se développer aux insectes qui pollinisent les plantes, en passant par les oiseaux qui contribuent à l’équilibre des écosystèmes, chaque espèce joue un rôle dans un ensemble complexe d’interactions. Préserver une forêt, ce n’est donc pas seulement préserver des arbres : c’est protéger tout un réseau du vivant, indispensable à la vie.

Pour mieux comprendre ces liens et les moyens d’agir, l’association Cœur de Forêt a rencontré Tatiana Giraud, chercheuse en évolution, écologie et biodiversité, directrice de recherche au CNRS. Dans cet entretien, elle nous explique pourquoi les forêts diversifiées sont plus résilientes face aux bouleversements climatiques, pourquoi le bois mort est essentiel à leur équilibre et comment la disparition de certaines espèces peut fragiliser l’ensemble d’un écosystème

Interview de Tatiana Giraud, chercheuse au CNRS

Quels sont les impacts des canicules sur la biodiversité ?

« Effectivement, déjà au printemps et puis ensuite pendant l’été y a eu plusieurs canicules à répétition des sécheresses, des incendies. Donc le sentiment qui dominait c’était la colère. Parce que les scientifiques alerte depuis des années. On avait dit que ça arriverait, que ça serait difficile, et on a l’impression que les gens se sont un peu rendus compte que « Ah oui, c’était vrai ». Et puis malheureusement sans pour autant réfléchir ni aux solutions, ni aux choses à faire.
On a pensé seulement à court terme. Et encore, là on était à + 1,5°  « seulement » de réchauffement climatique et on voit que c’était déjà invivable pour les gens, encore pire pour la faune et la flore alors qu’on parlait il y a quelques mois encore d’adaptation à un monde à + 4°…
Donc oui il y a de l’incompréhension, de la colère, de la tristesse de voir les gens souffrir et de voir la biodiversité souffrir.

Et pour ce qui est de l’effet sur la biodiversité, sur la faune et la flore :
Le problème ce n’est pas trop la chaleur extrême en soi, il y en a de temps en temps. Les organismes peuvent supporter des courts épisodes de chaleur fortes.

Le problème c’est à la fois la précocité et la répétition des canicules qui s’enchaînent. Dans le sud de la France notamment c’était un long tunnel cette canicule. Et donc à la fois les organismes n’arrivent pas à récupérer mais les populations non plus d’une année sur l’autre n’arrivent pas à récupérer. Et là avec des canicules très précoces au printemps qu’on a eu c’était ça. C’est la période de reproduction de beaucoup de plantes et d’animaux. Donc c’est catastrophique parce que ça veut dire plein de plantes, plein d’animaux qui ne vont pas arriver à se reproduire.
Donc ça met en danger vraiment des espèces entières. Si des mares s’assèchent beaucoup trop tôt, les organismes qui se reproduisent dans les mares, comme par exemple les têtards, ne peuvent pas faire la génération suivante.  

Et pour certaines plantes c’est pareil, S’il y a trop de sécheresse, elles vont bloquer le processus de reproduction.

Et puis au-delà de ça : quand on pense biodiversité et canicule, on imagine un oiseau qui va avoir trop chaud ou un mammifère qui va avoir trop chaud. Alors c’est vrai, mais le problème c’est aussi le découplage entre les espèces.
Par exemple, les oiseaux, ils vont peut-être émerger 2 semaines plus tôt parce qu’il fait plus chaud, ils vont faire leurs poussins plus tôt, mais peut-être que les vers dont ils se nourrissent, eux, ils vont émerger 3 semaines plus tôt. Et donc quand les poussins sont là, pour les vers c’est trop tard, ils ont disparu. Soit ils ont eu trop chaud, soit ils ont fini leur cycle. Donc les oiseaux ils auront beaucoup de mal à se nourrir.
Pareil si les graines ne sont pas produites ou sont produites plus tôt ou plus tard, les oiseaux qui les mangent ne pourrons pas à se nourrir. Ou les pollinisateurs, s’ils émergent trop tôt, ils vont pas pouvoir polliniser les plantes. Donc c’est ça qu’on peut avoir du mal à se représenter quand on ne connait pas bien la complexité des écosystèmes. Les écosystèmes ont mis des millions d’années à trouver ces équilibres, et là, un décalage, un découplage se crée. »

En quoi une forêt diversifiée sera plus résistante qu’une monoculture ?

« Donc déjà effectivement, même si on pense que à la production d’arbres, une forêt diversifiée elle est plus robuste. C’est à dire qu’évidemment quand tout va bien, peut-être qu’une forêt en monoculture ça va produire autant voire plus. Mais, tout ne va pas bien, c’est de pire en pire donc.
Quand il y a par exemple des canicules, dans une forêt diversifiée, il va y avoir plus d’arbres peut-être qui vont résister à un climat plus sec. Au contraire lors d’inondations ou d’incendies ça va être d’autres types d’arbres qui vont mieux résister. Donc ça fait une espèce d’assurance contre différentes choses qui peuvent se produire, contre les maladies notamment.
Parce que la diversité, ça protège contre les épidémies et y en a de plus en plus aussi. Il y a des maladies émergentes sur les arbres, des champignons et des insectes pathogènes. Et clairement quand un pathogène arrive qui peut infecter un arbre, si tous les arbres sont pareils, de la même espèce, voire le même exactement le même individu qui a été cloné, le pathogène il va décimer toute la forêt. Alors que s’il la forêt s’est diversifié, il ne pourra pas forcément passer d’un arbre à l’autre.
Donc c’est une sécurité en plus. Même en termes de production de bois, plus il y a des espèces différentes, plus elles vont exploiter les ressources différemment et donc globalement produire plus de biomasse. Donc une forêt diversifiée, elle est plus résiliente, elle est globalement plus productive.

Le fait d’avoir plusieurs espèces d’arbres, c’est aussi avoir plusieurs niches écologiques pour différentes espèces, c’est à dire des floraisons qui ne sont pas toutes au même moment. Donc ça va pouvoir nourrir des insectes différents, et plus globalement accueillir des abris pour la biodiversité qui sont différents.
Et surtout, ça va accueillir des champignons symbiotiques qui sont différents. La plupart des arbres ils ne peuvent pas pousser sans un une association avec des champignons. Et ce n’est pas la même espèce qui va s’associer à différents arbres. Donc plus y a d’espèces d’arbres différents, plus y a d’espèces de champignons différents. Et donc les bénéfices sont en cascade.
Et pareil, une forêt en monoculture, elle va épuiser le sol beaucoup plus vite alors que le fait d’avoir plus de bois mort, plus de diversité, ça va nourrir le sol davantage.

Sur les forêts y a des chiffres frappants dans le livre qui par exemple enfin le fait que en 10 ans y a une augmentation de 125% de la mortalité, c’est quand même énorme des forêts et là on voit avec cet été, enfin ça va empirer très vite et du coup ce qui est lié.
Et donc même les arbres qui ne sont pas morts souvent sont en détresse hydrique et donc croissent beaucoup moins et donc ils stockent moins de carbone. Et donc un autre chiffre qui est lié, c’est qu’en 10 ans, la capacité des forêts françaises à stocker du carbone a été diminuée de moitié.
Et donc c’est ce qu’on appelle un service écosystémique : Le fait qu’une partie des émissions de carbone sont stockées par la biodiversité, on voit bien que sans ce stockage par la biodiversité, on aurait-on serait déjà au moins à un degré supplémentaire de réchauffement climatique et déjà à un degré c’est catastrophique. Donc le fait que les forêts ne stockent plus autant de carbone, c’est vraiment inquiétant. »

Et quelLE est la place du bois mort dans tout cela ?

C’est très bénéfique, parce que c’est un abri pour plein d’insectes, de micro-organismes et de champignons. Donc ça participe à la biodiversité globale et donc aux équilibres. Ça va abriter par exemple des oiseaux qui vont manger les ravageurs et donc qui vont aussi protéger les arbres. Ça va abriter des champignons décomposeurs qui vont aider à recycler la matière organique. Et puis plein d’insectes, plein de petits mammifères. Donc c’est oui, absolument essentiel à faire de la forêt, un vrai écosystème n’est pas juste une plantation d’arbres.

D’ailleurs sur les champignons en forêt, pouvez vous parler du réseau mycorhizien

« Alors le réseau mycorhiziens : les 3/4 des arbres ont besoin de faire une association avec un champignon pour arriver à pousser.

D’ailleurs c’est comme ça qu’on pense que la vie a colonisé la terre, grâce aux champignons qui, dès le départ, on fait des associations, ce qui est permis aux plantes de sortir de l’eau. Parce que le champignon, il va aller chercher de l’eau plus profond dans le sol, des nutriments que les racines de d’arbres ne pourraient pas.
Donc c’est vrai qu’il y a un vrai réseau souterrain de ce mycélium. On a pu en parler de Worldwide Mycélium où les champignons feraient eux-mêmes un réseau et que les nutriments pourraient passer d’un arbre à un arbre via les champignons. Mais là, il n’y a pas de démonstration claire que c’est réel, c’est probablement un mythe. D’ailleurs on voit mal au niveau évolutif comment ça pourrait fonctionner. Parce que dans ce cas-là en évolution dès qu’il y a un partage du bien commun, malheureusement, c’est souvent propice à l’apparition de tricheurs qui vont profiter des ressources communes sans partager non plus. Il y a des expériences qui ont été faites en laboratoire en prenant un champignon et sa plante, et en regardant l’association mycorhizienne

Puis en donnant à la plante par exemple, des sucres qui étaient marqués radioactivement pour qu’on puisse les suivre, mais qui étaient un sucre particulier qui n’était pas métabolisable par le champignon. Donc la plante, elle, passait les sucres aux champignons, elle croyait que tout allait bien. Seulement le champignon lui il en fait il avait l’impression qu’il n’y avait pas de sucre parce qu’il ne pouvait pas le métaboliser et donc en fait il arrêtait de donner de l’eau à la plante. Il s’est dit « elle triche, elle ne m’en donne pas ! » et inversement quand on donnait des nutriments au champignon qui n’était pas métabolisable par la plante, elle arrêtait de donner des sucres aux champignons. Donc c’est une association mutuelle à bénéfique mutuelle mais avec la capacité d’arrêter s’il y a une exploitation et donc dans un système comme ça ou qui serait du partage de nutriments indiscriminé, ça pourrait pas fonctionner.

Et il n’y a pas de démonstration solide que ça fonctionne. Donc vraiment là ce qui est vrai c’est les associations plants de champignons avec un vraiment un échange mutualiste bénéfique mutuellement. Par contre que le ce champignon permette de passer des nutriments d’arbre en arbre, ça non ce n’est pas très solide. »

Et vous quand vous baladez en forêt, est-ce qu'il y a des choses auxquelles vous faites attention ?

Moi j’adore écouter et observer les oiseaux en famille. Et ça c’est aussi un signe de bonne santé de la forêt.
Voir les oiseaux, entendre les oiseaux, c’est vraiment un signe de bonne santé et moi j’adore. Et puis aussi regarder les champignons, les insectes, ou même les myxomycètes qui sont un peu comme le blob dont on a un peu entendu parler. Tout ça à la fois.

Jeu de Jenga géant

comment il faudrait idéalement qu'on se représente la biodiversité pour être plus proche de la réalité ?

« Il y a un biologiste américain, Paul Ehrlich, qui prenait la métaphore des rivets d’un avion, qui est pas mal. L’idée c’est que plutôt que de voir effectivement les espèces comme des timbres dans une collection ou des livres dans une bibliothèque : ou on peut perdre quelques timbres ou quelques livres, cela n’affecte pas les autres. Si on imagine des espèces plutôt comme les rivets d’un avion, on voit qu’ils tiennent entre eux les tôles de l’avion et qui serait un peu l’écosystème.
Et donc on peut perdre quelques rivets, ça, peut tenir encore parce qu’il y a un peu de redondance. Mais au bout d’un moment, même si on n’a pas perdu tous les rivets, ils sautent tous parce qu’il y a trop de tension et les et ceux qui les tenaient ont sauté et donc ils arrivent plus à tenir. Et donc c’est intéressant parce que ça symbolise plus les interactions qui existe entre les espèces.

Ou alors y a aussi l’image de la tour de janga, le jeu où on a une tour en bois et on retire les pièces les unes après les autres. Donc pareil, on peut retirer quelques pièces, on peut retirer quelques espèces d’un écosystème. Et ça peut tenir un moment, jusqu’à un certain point. Et on ne sait pas au moment d’avance à quel rivet qui saute, à quelle pièce de la tour de jenga qu’on enlève et où tout s’écroule.
L’écosystème s’écroule tout d’un coup, avec vraiment des effets de seuil et des effets de bascule. » 

si demain vous aviez une carte blanche et les pleins pouvoirs pour changer une ou quelques lois en faveur de la biodiversité ?

« Il y a plein de choses à faire ! Mais un aspect important c’est vraiment d’arrêter considérer la biodiversité comme une variable d’ajustement, quelque chose qui vient après tout le reste, voir une contrainte.
Il faudrait établir ce principe partout, par exemple que le ministère de l’écologie soit au-dessus de Bercy en termes de décision, parce que on pourra pas survivre sans la biodiversité, elle est essentiel.


Il faut vraiment prendre conscience qu’on a besoin de sols fertiles, on a besoin de forêts qui stockent le CO2, on a besoin de d’eau pure et pas empoisonnée.
Un des moyens d’action, c’est toutes les subventions qu’il faudrait réorienter. Il y a des milliards qui vont actuellement à des actions qui sont délétères pour la biodiversité notamment en agriculture avec des subventions massives à l’agriculture intensive alors que on devrait au contraire subventionner une agriculture qui maintient notre eau potable, qui maintient nos sols fertiles, ne serait-ce que pour l’agriculture de demain. »

est-ce que vous avez une recommandation culturelle ?

« Il y a le printemps silencieux, de Rachel Carson, qui était vraiment à la fois historiquement très important et puis est toujours d’actualité. Il parle de à quel point les pesticides affectent toute la chaîne trophique. Et son livre, avait vraiment contribué à l’époque à faire interdire le DDT. Elle avait montré ce que ça faisait, que ça fragilisait les œufs des oiseaux, et donc que ça n’avait pas juste un impact sur ce les ravageurs qu’on était censé tuer. Et niveau film, y a Nausicaa et la vallée du vent qui pareil, qui commence à dater un peu, mais qui est vraiment d’actualité. On voit les liens entre la forêt, les humains et les champignons. C’est une belle fable, tellement vraie et qui résonne aujourd’hui, je trouve. »

Les échanges avec Tatiana Giraud le rappellent : la biodiversité n’est pas une collection d’espèces indépendantes, mais un ensemble d’interactions dont dépend le bon fonctionnement des écosystèmes. Lorsque ces liens se fragilisent, les conséquences se répercutent sur les sols, l’eau, le climat et, finalement, sur nos sociétés. Face aux pressions croissantes du changement climatique, préserver la biodiversité suppose donc d’agir concrètement sur le terrain, en protégeant les milieux naturels et en restaurant des écosystèmes capables de résister aux perturbations.

C’est précisément la mission de Cœur de Forêt. Depuis 2005, notre association agit en France et à l’international pour préserver et restaurer les forêts, en lien étroit avec les populations locales et les propriétaires forestiers. Nous encourageons des pratiques de gestion forestière plus diversifiées, la restauration des milieux dégradés et le développement de projets qui associent biodiversité et activités humaines. Parce que ces transformations demandent du temps, des compétences et des moyens, le soutien des fondations est essentiel pour déployer des actions de terrain, mesurer leurs effets et inscrire la préservation du vivant dans la durée. En soutenant Cœur de Forêt, vous contribuez à faire émerger des forêts plus diversifiées, plus résilientes et plus favorables à la biodiversité.

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